Le rat-taupe glabre

Famille des Bathygéridés


Vous ne verrez probablement pas de rats-taupes au cours de votre safari en Afrique de l'Est, mais vous apercevrez peut-être dans les réserves de Samburu et de Buffalo Springs, de Meru ou de Tsavo, la terre que cette espèce rejette et qui forme une « taupinière ». Ce petit Rongeur à la vue très faible vit en colonie souterraine dans les zones semi-arides et arides du Kenya, de la Somalie jusqu'en Éthiopie. Si ce petit Rongeur fait l'objet de cette présentation, c'est parce que les rats-taupes sont des Mammifères extraordinaires qui vivent au sein d'une société dont l'organisation sociale présente de nombreuses similitudes avec celle des insectes sociaux (fourmis, termites, abeilles). C'est pourquoi, une terminologie spécifiquement employée pour ces Insectes est utilisée, mais celle-ci fait l'objet de nombreuses controverses chez les spécialistes.

Contrairement à ce que son nom laisserait supposer, le rat-taupe glabre (Heterocephalus glaber) n'est, ni un rat ni une taupe, il fait partie d'une famille spécifique (Bathyergidés). Les rats-taupes africains comprennent 5 genres de petits Rongeurs fouisseurs qui présentent tous des caractères morphologiques adaptés à la vie souterraine : un corps cylindrique, de courtes pattes, des incisives conséquentes (formule dentaire, 1 : 1 /1, C : 0/0, PM : 2-3/2-3, M : 0-3/3) leur permettant de creuser le sol, des oreilles et des yeux minuscules, mais seul le rat-taupe glabre est dénué de poils. La couleur de la peau est plutôt rosée, mais en réalité ils apparaissent brun rougeâtre en raison de la fine pellicule de terre qui les recouvre. Seuls, les adultes possèdent des vibrisses (des poils tactiles) le long de leur queue et autour de leur museau ainsi que des poils entre les orteils. Un rat-taupe glabre adulte donne l'impression d'être un animal à un stade fœtal voire embryonnaire. Le premier individu de cette espèce remarqué par un naturaliste (Rüppel) dans les années 1840, a été pris pour un nouveau-né d'une nouvelle espèce de Rongeur fouisseur. Cela lui a valu, chez les Anglais, le nom de Sand-Puppy, le chiot des sables. Les rats-taupes glabres ont de grandes incisives proéminentes qui leur permettent de creuser les terrains les plus durs y compris le béton! 25 % de la masse musculaire des rats-taupes est ainsi concentrés dans les muscles des mâchoires contre moins de 1 % chez l'être humain.

Dans une colonie de rats-taupes, seule, une femelle, la reine assure la reproduction et allaite ses petits. Les autres membres de la colonie sont quelques mâles reproducteurs, des ouvriers ou soldats et des ouvrières. Un tel degré d'organisation sociale est unique parmi les Mammifères, à tel point que certains biologistes et naturalistes n'hésitent pas à parler d'eusocialité. Les sociétés eusociales ou eusociétés sont caractérisées par quelques traits majeurs : seuls, quelques individus assurent la reproduction de l'espèce alors que les individus non reproducteurs se chargent de l'ensemble des autres tâches et prennent soin de la progéniture des reproducteurs. La répartition des tâches au sein des non-reproducteurs aboutit généralement à l'existence de spécialistes et à la cohabitation au sein de la colonie de plusieurs générations. Ce vocable d'eusocialité était jusqu'alors réservé à certains Insectes. Peut-on réellement l'employer pour un Mammifère? C'est en analysant leur biologie que nous nous efforcerons de donner des éléments de réponse.

Les rats-taupes sont des animaux fascinants et étonnants à bien des points de vue. Contrairement aux autres Mammifères, les rats-taupes sont des animaux à température variable, c'est-à-dire que leur température corporelle varie selon la température ambiante. Dans leurs tunnels, la température est voisine de 30 °C quasiment toute l'année. Si leur température corporelle baisse, ils se pelotonnent les uns contre les autres et se rapprochent de la surface où la terre est plus chaude. Les rats-taupes sont de prodigieux creuseurs capables d'excaver en un an 300 à 500 kg de terre sur des surfaces de 100 000 mètres carrés pour chercher leur nourriture constituée de racines et de tubercules de géophytes. Ces plantes vivaces emmagasinent du saccharose, de l'amidon et de l'eau qu'elles stockent dans leurs racines et les utilisent lors des longues sécheresses. Lorsqu'ils trouvent de gros tubercules, les rats-taupes ne mangent que leur centre, puis les remplissent de terre laissant ainsi la plante se régénérer avant de la consommer à nouveau. Comme les termites, les rats-taupes glabres digèrent la cellulose et rejettent deux sortes d'excréments : les uns sont déposés dans une « chambre-crottoir » tandis que les autres sont réingérés par la reine et par les jeunes car ils sont riches en micro-organismes indispensables à la digestion et en éléments nutritifs. C'est pour repérer de nouvelles sources de nourriture que les colonies doivent sans cesse creuser des tunnels et c'est pourquoi elles évoluent dans des directions différentes. Une fois la nourriture repérée, les aliments les plus gros sont mangés sur place alors que les plus petits sont traînés jusqu'au centre de la colonie où ils sont stockés pour être consommés ultérieurement. Pour creuser les galeries, les rats-taupes procèdent de la façon suivante : le premier individu de la colonne creuse le sol avec ses incisives et ramène, avec ses pattes, la terre derrière lui, le deuxième animal la récupère, passe sous ses congénères qui se dressent sur leurs pattes et l'amène à un déblayeur qui l'évacue à l'extérieur formant ainsi des taupinières. Rien de moins qu'une espèce de tapis roulant!

Au sein de la colonie, il n'existe qu'une seule femelle fertile, la reine, assurant la reproduction et fécondée seulement par quelques mâles, les autres mâles ne se reproduisant pas. Cependant, il existe une catégorie peu abondante de mâles de grosse taille, ne participant pas aux tâches d'entretien et de défense de la colonie. Ces individus, à la maturité sexuelle précoce, ne s’accouplent pas avec la reine, mais avec des femelles d'une autre colonie. Pour certains chercheurs, ils constitueraient une caste à part spécialisée dans la reproduction à l'extérieur. A cet effet, ils accumulent des réserves qui leur permettent de vivre à l'extérieur de la colonie. Physiquement, la reine se distingue des autres femelles par sa taille et son poids. Elle pèse une cinquantaine de grammes alors qu'une ouvrière ne dépasse pas les trente grammes. Contrairement aux Insectes sociaux dont les fonctions varient selon l'âge, la répartition des tâches semble plutôt dépendre chez les rats-taupes de leur taille. Les plus jeunes des deux sexes et les plus petits sont chargés de nettoyer le sol, de confectionner des nids, de transporter la nourriture et d'évacuer les racines et les cailloux qui obstruent les galeries. D'autres individus, moins actifs et de plus grande taille, ont pour rôle de rechercher la nourriture et de construire les galeries. Les membres les plus imposants de la colonie passent une grande partie de leur vie endormis près du nid, mais ils ont un rôle prépondérant puisqu'ils assurent la défense de la colonie notamment lorsqu'un serpent tente de s'immiscer dans une galerie. Certains d'entre eux deviennent des reproducteurs.

Les colonies de rats-taupes sont très hiérarchisées. Au sommet de cette pyramide, on rencontre la reine et les mâles reproducteurs dominants, les non-reproducteurs les plus gros, qui dominent eux-mêmes les plus petits. Les colo- nies possèdent en général une seule reine, mais la cohabitation de deux femelles reproductrices est possible. La reine se reproduit toute l'année, elle est fécondable quatre ou cinq fois par an. Elle met au monde 14 petits en moyenne après une gestation d'environ onze semaines. Elle les allaite quatre semaines environ. Dès l'âge de 2 semaines, les jeunes se nourrissent excréments, puis de tubercules. Les femelles non-reproductrices ont une stérilité réversible. Si la reine meurt, elles retrouvent la capacité de se reproduire.

La limitation de la reproduction rend probablement les rats-taupes très sensibles aux maladies, mais le principal facteur de mortalité est la prédation. Les rats-taupes sont souvent victimes de rapaces, et de serpents comme les mutilations et les marques de morsures constatées fréquemment sur les sujets capturés le prouvent. Cette prédation importante, la dispersion de la nourriture et un sol sec, dur à creuser, expliqueraient peut-être la complexité de leur organisation sociale exceptionnelle parmi les Mammifères. Car pour un rat-taupe vivre en société augmente de façon considérable les chances personnelles de survivre.

 




Extrait du guide animalier Kenya & Tanzanie,
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